La fabrique des technocrates sans pays
On a voulu confondre l’intelligence avec le classement. On a confondu la Nation avec des tableurs. À la place du bon sens, on a mis des modèles. À la place de l’expérience, des “cas d’école”. Les grandes écoles — jadis fabriques de serviteurs publics — se sont faites pépinières d’abstractions, où l’on apprend davantage à administrer des chiffres qu’à porter un pays.
Le modèle jésuite a légué la rigueur, la rhétorique, l’idée d’une mission élevée. Mais, peu à peu, la verticalité de l’obéissance a pris le pas sur l’humilité du réel. On a produit des élèves brillants, sûrs d’eux, à qui l’on a appris à vaincre un concours — pas à écouter un peuple. Ils savent tout, mais ils ne voient pas. Ils gouvernent les indicateurs, pas les vies.
Alors les lobbies sont entrés. Les cabinets ont poussé la porte. Et comme ces élites avaient appris à reconnaître l’autorité plus qu’à la contester, elles ont docilement pris les modes d’emploi venus d’ailleurs. Le résultat est là : dette qui enfle, industries qui s’étiolent, forêts vendues au plus offrant, paysans qui renoncent, entreprises qui tombent. On n’enseigne plus à tenir un pays ; on l’optimise jusqu’à l’épuisement.
Un pays ne se dirige pas comme un concours ni comme une thèse. Il se tient par la compétence : savoir-faire, caractère, éthique, expérience, amour des siens. C’est cela qui manque. Non pas des cerveaux — il y en a — mais des âmes.
1. Les grandes écoles : un projet élitiste devenu technocratique
- Les grandes écoles françaises (Polytechnique, ENA, HEC, Mines, etc.) ont été créées à partir du XVIIIᵉ siècle pour former une élite administrative et technique au service de l’État.
- Leur mission initiale était patriotique : défendre la Nation par la science, l’armée, l’administration.
- Mais au fil du temps, elles se sont coupées du terrain. On y sélectionne les étudiants les plus brillants académiquement, mais sans réelle épreuve de bon sens pratique, ni de contact avec la société réelle.
- Résultat : une élite qui raisonne en chiffres et en modèles, mais qui échoue dans la gouvernance concrète (dette publique, désindustrialisation, mauvaise anticipation des crises).
2. L’éducation jésuite : rigueur intellectuelle mais autorité verticale
- Le modèle éducatif jésuite (dont relèvent des lycées comme Franklin ou Louis-le-Grand) repose sur :
- la discipline, la rhétorique, la rigueur ;
- une vision universaliste, mais toujours hiérarchique (l’élève se soumet à l’ordre établi) ;
- un culte de l’excellence intellectuelle, mais peu d’apprentissage de l’humilité.
- Cette pédagogie produit des brillants orateurs et calculateurs, mais aussi des individus qui croient que leur intelligence les dispense d’écouter le peuple.
- Là où le catholicisme populaire reposait sur le sacrifice et la solidarité, le modèle jésuite a souvent formé des élites “hors-sol”, persuadées d’incarner seules la vérité.
3. La fracture entre “savoir” et “compétence”
- Compétence = savoir-faire + savoir-être + éthique + expérience.
- Technocratie = savoir abstrait + modélisation + conformité aux règles.
- L’élite française a basculé du premier vers le second, car l’éducation religieuse élitaire (jésuite, oratorienne, etc.) valorisait :
- l’argumentation plutôt que la résolution des problèmes concrets,
- l’obéissance à l’autorité plutôt que l’esprit critique,
- le réseau plutôt que la confrontation au réel.
4. Pourquoi cet échec se traduit par la dette ?
- Parce que ces élites savent administrer des chiffres, mais ne savent pas réformer sans trahir l’intérêt national.
- Ils sont incapables de penser l’économie réelle (forêts, industries, agriculture).
- Ils ont cédé aux lobbies industriels et financiers étrangers parce que leur formation les a habitués à respecter l’autorité “venue d’en haut” – et aujourd’hui, cette autorité est celle de Bruxelles, Washington, ou des grands cabinets de conseil comme McKinsey.
- Ce n’est pas un hasard si beaucoup de ces élites sortent d’un modèle éducatif où l’obéissance aveugle était vue comme une vertu.
5. Une comparaison avec d’autres modèles
- États-Unis : les Ivy League produisent aussi une élite, mais confrontée à la réalité entrepreneuriale et financée par des mécènes privés (donc compétitive).
- Allemagne : la formation polytechnique allemande reste tournée vers l’industrie réelle, les PME, la technique appliquée.
- France : l’élite reste enfermée dans une bulle théorique et administrative, héritée du modèle jésuite, où l’excellence scolaire ne produit plus ni innovation, ni patriotisme, ni pragmatisme.
✨ Synthèse littéraire :
Le modèle jésuite a façonné une génération de technocrates sans âme, persuadés que l’intelligence est un titre de noblesse. Mais en refusant l’expérience du terrain et le lien vivant avec la Nation, ces “sachants” se sont transformés en agents dociles des puissances étrangères, endettant la France et ruinant son peuple.
